En décembre 2023, ce blogue rapportait la découverte de barbottes brunes (Ameiurus nebulosus) présentant des masses noires cutanées. Les analyses histologiques avaient alors confirmé qu’il s’agissait de mélanomes, une tumeur potentiellement maligne des mélanocytes. Ce syndrome est observé chez les barbottes depuis 2012 dans les lacs Memphrémagog et Magog et différentes hypothèses avaient été proposés concernant les causes / facteurs de risques pour ces mélanomes, incluant : une exposition aux rayons ultraviolets ou à contaminants chimiques cancérigènes, ou encore une origine virale.

Une équipe de recherche du Vermont Biomedical Research Network, en collaboration avec le Vermont Fish and Wildlife Department et des collègues du Ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs du Québec, vient de publier dans la revue Nature les résultats d’une vaste étude génomique qui suggère plutôt une autre hypothèse, pour le moins étonnante (Curd EE et al. 2026). D’après cette étude ce mélanome ne serait pas causé par un contaminant, un virus ou les rayons UV, mais serait plutôt un cancer transmissible, c’est-à-dire un cancer qui se propage d’un poisson à l’autre par le transfert direct de cellules cancéreuses elles-mêmes, un peu comme le ferait un parasite.

Un phénomène connu depuis 2012, mais dont la cause restait un mystère

Depuis 2012, pêcheurs et biologistes signalent une proportion croissante de barbottes brunes du lac Memphrémagog présentant des lésions noires surélevées, particulièrement autour des yeux, des flancs et de la cavité orale. Une étude de 2020 avait déjà rapporté la présence de ces lésions chez 23 à 37% des barbottes échantillonnées entre 2014 et 2017, une prévalence nettement plus élevée que celle observée ailleurs pour cette espèce.

Puisque la barbotte brune est considérée comme une espèce indicatrice de la qualité de l’eau, et que le lac Memphrémagog constitue une source d’eau potable pour plus de 175 000 personnes, cette forte prévalence a rapidement suscité l’inquiétude et motivé plusieurs pistes d’investigation : contamination liée aux inondations, exposition aux rayons UV, présence d’un virus ou de contaminants chimiques. Aucune de ces hypothèses n’avait toutefois pu être confirmée de façon définitive.

Le séquençage du génome révèle une signature inattendue

Pour trancher la question, l’équipe de recherche a séquencé l’ADN mitochondrial et l’ADN nucléaire de tissus tumoraux et de tissus sains appariés provenant de dizaines de barbottes du lac Memphrémagog, ainsi que de poissons de référence non affectés. Normalement, lorsque plusieurs individus développent un cancer de façon indépendante, chaque tumeur porte son propre ensemble de mutations génétiques, propres à cet individu. C’est ce qu’on observe chez l’humain : parmi 463 mélanomes humains analysés à des fins de comparaison, 94% des variantes génétiques étaient uniques à un seul patient, et seulement 0,008% étaient partagées par 10 cancers ou plus. Chez les barbottes du lac Memphrémagog, le portrait est complètement différent. Les chercheurs ont découvert que l’ADN des tumeurs provenant de poissons différents se ressemblait davantage entre elles qu’avec l’ADN de l’hôte sur lequel chaque tumeur avait poussé. Autrement dit, les cellules cancéreuses de poissons distincts, capturés à des endroits différents du lac et à des années différentes, forment une seule et même lignée clonale, les descendantes d’une tumeur unique, apparue une seule fois chez un poisson « fondateur », qui se serait ensuite propagée d’un individu à l’autre. Les tumeurs forment un groupe génétique distinct, nettement séparé des tissus sains des poissons qui les portent. De plus, l’équipe n’a détecté aucun virus ni micro-organisme associé de façon spécifique aux tissus tumoraux, malgré un dépistage exhaustif. Tout porte à croire que l’agent transmissible n’est ni un virus ni une bactérie, mais bien la cellule cancéreuse elle-même.

Le quatrième cancer transmissible connu chez les animaux, et le premier chez un poisson

Les cancers transmissibles naturels sont extrêmement rares. Avant cette découverte, seulement trois cas étaient documentés chez les animaux :

  • La tumeur vénérienne transmissible du chien, une lignée cancéreuse vieille de plusieurs milliers d’années qui se transmet par contact sexuel et régresse généralement d’elle-même;
  • La maladie de la tumeur faciale du diable de Tasmanie, apparue il y a quelques décennies, qui se transmet par morsure et qui a causé un déclin marqué des populations sauvages;
  • La néoplasie transmissible des bivalves, une forme de leucémie qui s’est propagée de façon indépendante chez au moins dix espèces de mollusques bivalves (moules, palourdes, coques) par transmission dans l’eau de mer.

Le mélanome de la barbotte brune du lac Memphrémagog devient ainsi le quatrième exemple confirmé de cancer transmissible dans le règne animal, et le tout premier documenté chez un poisson.

Comment ce cancer se propage-t-il?

Le mode de transmission exact demeure inconnu, mais les chercheurs proposent plusieurs pistes fondées sur la biologie de la barbotte brune et sur les mécanismes connus des autres cancers transmissibles :

  • Le comportement de fraie : les barbottes se rassemblent en grand nombre dans des zones peu profondes au moment du frai, ce qui multiplie les contacts physiques directs propices au transfert de cellules;
  • L’absence d’écailles : la barbotte brune, poisson benthique à peau nue, est en contact étroit et constant avec les sédiments du fond, où des cellules cancéreuses pourraient potentiellement persister et être transmises par les branchies, la peau ou la cavité orale;
  • Des changements hormonaux liés à la reproduction, qui pourraient temporairement affaiblir le système immunitaire des poissons au moment même où les contacts physiques sont les plus fréquents.

Notamment, le mélanome n’a jamais été observé chez des barbottes plus jeunes que l’âge de reproduction, ce qui appuie l’hypothèse d’un lien entre la reproduction (ou le vieillissement) et la transmission ou l’expression de la maladie.

Un risque pour la population et pour la santé humaine?

Selon les auteurs, rien n’indique pour l’instant que ce cancer puisse affecter d’autres espèces de poissons du lac ni qu’il représente un risque pour la santé humaine. Plusieurs poissons atteints semblent par ailleurs demeurer en relativement bonne condition, bien que dans les cas les plus avancés, les cellules tumorales puissent envahir les tissus sous-cutanés, les muscles, les structures osseuses et même métastaser vers d’autres organes.

L’impact à long terme de ce cancer sur la dynamique des populations de barbottes demeure toutefois une question ouverte et prioritaire. Les précédents connus vont dans des directions très différentes : alors que la tumeur faciale du diable de Tasmanie s’est révélée pratiquement toujours fatale, contribuant à un déclin de 90% de la population sauvage, la tumeur vénérienne du chien régresse généralement d’elle-même, et les populations de bivalves persistent malgré une forte prévalence de leur cancer transmissible, à l’exception de mortalités localisées ponctuelles.

Des questions qui demeurent, un phénomène peut-être plus répandu qu’on ne le pense

Les chercheurs ignorent encore où et quand cette lignée cancéreuse est apparue pour la première fois, ni depuis combien de temps elle circule dans la population de barbottes. Une datation moléculaire plus précise, de même qu’un échantillonnage élargi à d’autres plans d’eau, permettrait de mieux comprendre l’ampleur de sa propagation et son âge réel.

Cette découverte soulève également une question plus large : d’autres espèces de poissons présentant des lésions mélanistiques pourraient-elles, elles aussi, être atteintes d’un cancer transmissible? Des lésions similaires ont déjà été rapportées chez des hybrides de xiphophores, chez la truite corail et chez l’achigan à petite bouche, notamment le « blotchy bass syndrome » mentionné dans notre article original, ce qui pourrait justifier des analyses de clonalité similaires chez ces espèces.

En somme, cette étude confirme que les cancers transmissibles, longtemps considérés comme une curiosité biologique rarissime, pourraient être plus répandus et plus importants sur le plan écologique qu’on ne le croyait. Le suivi de cette maladie émergente chez la barbotte brune du lac Memphrémagog pourra contribuer à mieux comprendre son origine, son mode de transmission et ses répercussions à long terme sur cette population de poissons.

Écrit par : Stéphane Lair, RCSF – Québec

Références

Curd EE, Hart SFM, Lubkowitz J, Tracy KM, Milazzo L, Bodnar M, Jones T, Henderson MJ, Emerson P, Dragon JA. Brown bullhead catfish melanoma represents a novel transmissible cancer. Nature. 2026. https://www.nature.com/articles/s41586-026-10828-6

Note : ce billet constitue une mise à jour de l’article « Mélanomes chez les barbottes brunes du lac Magog, Québec » publié initialement sur Healthy Wildlife le 28 décembre 2023 (Olivier Skelling et Stéphane Lair, RCSF-Québec), à la lumière des résultats publiés en 2026 dans Nature.

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