Béluga, Crédit photo : Émilie L. Couture

Deux femelles bélugas présentant des déformations marquées de la colonne vertébrale se sont récemment échouées sur les berges du Saint-Laurent. Bien que ce type de déformation ait déjà été observé sur des animaux vivants, aucun individu n’avait encore pu être examinée de près. Ces échouages ont ainsi permis à l’équipe du RCSF-Québec d’investiguer l’origine de ces déformations et d’en estimer l’impact potentiel sur la santé de ces deux individus.

Figure : Femelle béluga juvénile présentant une déformation marquée de la colonne vertébrale caractérisée par une cyphose (flèche) et une lordose (pointe de flèche) marquées. La photo du bas (Crédit : Dre Isabelle Masseau) représente la reconstruction 3D de l’analyse tomodensitométrique ayant permis de mieux caractériser les anomalies vertébrales associées à ces déviations marquées (même marques).

Ces deux bélugas ont ainsi été acheminés à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal pour un examen et une tomodensitométrie (CT scan) post mortem. Les deux individus étaient émaciés. Les examens d’imagerie ont révélé des courbatures prononcées de la colonne (lordose, cyphose) ainsi qu’une scoliose variable associées à des anomalies congénitales (présents à la naissance) au niveau des vertèbres dans les deux cas. La présence de lésions dégénératives d’ostéoarthrose importantes et secondaires aux déformations de la colonne suggère que ces malformations osseuses ont ultimement contribué au décès du premier béluga, une jeune adulte femelle de 17 ans. Dans le second cas, une femelle juvénile d’environ 3 ans, les déformations de la colonne vertébrale ainsi qu’une bronchopneumonie parasitaire sévère ont été considérés comme des facteurs concomitants probables ayant mené à l’échouage. Dans les deux cas, ces déformations vertébrales étaient suffisamment marquées pour avoir pu nuire aux mouvements, déplacements et, éventuellement, au succès de chasse de ces individus, contribuant à l’amaigrissement observé.

Au niveau de la population, la révision préliminaire de données de photo-identification depuis 2003, menée par le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), suggère que des déformations vertébrales soit présente chez moins de 3 % des individus photographiés. Plusieurs individus parfois bien connus de la communauté d’observation des mammifères marins ont atteint l’âge adulte et sont observés pendant de nombreuses années. Il reste donc possible pour les bélugas d’évoluer et de survivre dans l’écosystème du Saint-Laurent malgré la présence de déformations vertébrales.

De telles anomalies de la colonne vertébrale ont déjà été documentés chez une population écossaise de grand dauphins (Tursiops truncatus); chez les individus photographiés dès ou peu après la naissance avec des déformations vertébrales (15 individus représentant 7,4% des naissances sur une période de 23 ans), seulement trois ont atteint l’âge adulte. Ces déformations, généralement présumées être congénitales ou associées à un traumatisme survenu en bas âge semblaient progresser avec la croissance, menant présumément à un défaut de mobilité limitant la possibilité de s’alimenter par eux-mêmes au moment du sevrage ou augmentant le risque de prédation (Delynn, 2011 ; Robinson, 2020). Bien que les facteurs prédisposants soient peu décrits chez les mammifères marins, les causes de déformations congénitales de la colonne vertébrale chez l’humain incluent des facteurs génétiques, nutritionnels, relatifs à l’environnement utérin ou encore à l’exposition à des contaminants ou à des drogues pendant la gestation (Hersinger, 2009). Des causes acquises (survenant après la naissance) d’origine traumatique (collision) ou encore de nature infectieuse sont également possibles (Bertulli, 2015).

En somme, les deux cas présentés ici ne font qu’ouvrir la voie au début des investigations visant à mieux comprendre les causes sous-jacentes à ces déformations, leurs facteurs de risques potentiels, ainsi que l’impact de ces déformations sur les individus affectés, mais également sur l’ensemble de cette population en voie de disparition.

Ce sujet fera l’objet d’une conférence lors de la rencontre annuelle de l’International Association of Aquatic Animal Medicine (IAAAM) qui se déroulera à Montréal du 10 au 14 mai prochain.

Écrit par : Émilie L. Couture and Amélia Dalpé

Références :

  • Bertulli, C. G., Galatius, A., Kinze, C. C., Rasmussen, M. H., Deaville, R., Jepson, P., Vedder, E. J., Sánchez Contreras, G. J., Sabin, R. C., & Watson, A. (2015). Vertebral column deformities in white-beaked dolphins from the eastern North Atlantic. Diseases of Aquatic Organisms, 116(1), 59-67.
  • DeLynn, R., Lovewell, G., Wells, R. S., & Early, G. (2011). Congenital scoliosis of a bottlenose dolphin. Journal of wildlife diseases, 47(4), 979-983.
  • Hensinger, R. N. (2009). Congenital scoliosis: etiology and associations. Spine34(17), 1745-1750.
  • Robinson, K. P., Haskins, G. N., Eisfeld-Pierantonio, S. M., Sidiropoulos, T., & Bamford, C. C. (2020). Presenting vertebral deformities in bottlenose dolphin Tursiops truncatus calves from a protected population in northeast Scotland. Diseases of Aquatic Organisms, 140, 103-108.

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