Photo Lacs des Fauvel : Source Ville de Blainville

Un grand nombre de carcasses de grands brochets et de crapets-soleils ont été observées à la mi-mars sous la glace des Lacs des Fauvel situés à Blainville dans la région des Laurentides au nord de Montréal, Québec. Les observateurs ont aussi rapporté la présence de « poissons-chats » encore bien vivants sur ce site, ainsi qu’une forte odeur de méthane lors du bris de la glace. Les Lacs des Fauvel sont des lacs artificiels aménagés sur un ancien site d’exploitation de sablières et de gravières (carrières) et alimentés par la nappe phréatique (esker de Sainte-Thérèse) et la pluie. Ces lacs sont situés au centre d’un parc municipal qui abrite une riche biodiversité.

Cet épisode de mortalité massive de poissons a généré plusieurs questions chez les citoyens fréquentant le site, surtout en raison de la présence d’une usine de traitement des résidus et des sols contaminés à proximité.

Photo Pike: Credit Marie-Claude Archambault

Des poissons trouvés morts ont donc été soumis pour analyses au centre régional pour le Québec du RCSF. L’examen postmortem des poissons n’a pas permis de mettre en évidence de condition pathologique qui aurait pu expliquer les mortalités observées. Ces examens ont quand même permis d’éliminer les causes d’origine infectieuse (comme des infections virales ou bactériennes). Cette observation et le patron épidémiologique de cet épisode de mortalité suggèrent plutôt une cause d’origine environnementale, telles des conditions physicochimiques d’eau létales pour certaines espèces, ou l’exposition aiguë des poissons à des composés toxiques. Dans la grande majorité des cas, les analyses pathologiques effectuées sur des poissons morts ne permettent pas d’identifier hors de tout doute la cause d’un problème d’origine environnemental. En effet, lors de déversement de composés toxiques ou de problèmes de qualité d’eau, les poissons meurent habituellement rapidement et n’ont pas le temps de développer de lésions ou d’accumuler les polluants toxiques dans leurs tissus. De plus, même si l’exposition à certains produits caustiques comme le chlore peut causer des « brûlures » des branchies, ce type de lésions de nature aiguë est habituellement masqué par les changements causés par la décomposition des carcasses qui est très rapide chez les poissons. Par conséquent, bien que l’examen pathologique des poissons soit essentiel, l’identification de la cause d’une mortalité massive de poissons doit surtout s’appuyer sur les observations épidémiologiques et les analyses effectuées sur le terrain.

L’évaluation d’une telle situation doit se faire en tenant compte de différents éléments tels, la courbe épidémiologique de la mortalité, les espèces affectées (et « épargnées »), les caractéristiques du site, la présence d’une source potentielle de polluants sur le site ou en amont du site, la saison et les conditions météorologiques. En premier lieu, une mortalité d’un grand nombre de poissons dans un court laps de temps est indicative d’une exposition aiguë à des conditions environnementales létales. Les épisodes de mortalité causée par des infections par des virus, bactéries et parasites sont habituellement associés à une courbe de mortalités plus progressives, sur plusieurs jours à quelques semaines. De plus, la plupart des agents pathogènes sont spécifiques d’espèce et ne sont donc habituellement pas associés à des mortalités multi-espèces comme dans le présent cas. À l’opposé, un déversement d’une substance toxique dans un plan d’eau causera habituellement la mort d’une proportion importante des poissons sans égard à l’espèce. La mortalité de certaines espèces de poissons (brochets et crapets-soleils) et la survie d’autres espèces (« poissons-chats ») est quant à elle plutôt suggestive d’une altération des paramètres physicochimiques de l’eau, comme le manque d’oxygène dissous. En effet, certaines espèces étant plus sensibles que d’autres aux variations de ces paramètres, les espèces présentes dans le plan d’eau ne seront pas toutes affectées également. Dans le présent événement, l’observation de « poissons-chats » vivants, un groupe de poissons reconnus comme étant plus résistants à l’hypoxie (niveau d’oxygène dissous bas) que les brochets et les crapets, est en faveur d’un problème d’oxygénation. De plus, cette période de l’année (fin de l’hiver) est aussi en faveur d’un problème d’hypoxie hivernale, un syndrome bien documenté dans les régions froides comme le Québec. Naturellement, les poissons ont besoin d’oxygène pour vivre, et une mort rapide et massive peut survenir lorsque les niveaux d’oxygènes dissous sont trop bas. L’oxygène présent dans un lac provient essentiellement de trois sources : 1) l’apport d’oxygène dissous à partir des sources d’eau alimentant le lac ; 2) l’oxygène provenant des échanges gazeux à l’interface eau-air et 3) l’oxygène produit par la photosynthèse des plantes et algues. Lors de la saison hivernale, la présence de glace et de neige sur la surface du lac bloquera les échanges gazeux de surface et diminuera significativement la photosynthèse en bloquant les rayons du soleil. Par conséquent, lorsque le lac est gelé, le maintien des niveaux d’oxygène dépendra essentiellement de l’apport en oxygène de la source d’eau alimentant le lac. Comme l’eau provenant de la nappe phréatique alimentant les Lacs des Fauvel est très faible en oxygène, les niveaux d’oxygène du lac diminueront progressivement durant la période de couvert de glace, suite à l’utilisation de cet oxygène par les poissons et les processus de décomposition de la matière organique. Si la « saison des glaces » est de longue durée, comme ce fut le cas au cours du présent hiver, les niveaux d’oxygènes peuvent chuter sous le seuil de tolérance de certaines espèces, causant ainsi des mortalités massives. Les résultats préliminaires des analyses d’eau réalisées par la ville supportent l’hypothèse d’un problème d’hypoxie hivernal.

Par conséquent, bien que les déversements associés aux activités industrielles puissent causer des mortalités massives chez les poissons et doivent être évalués, les caractéristiques épidémiologiques de cet événement suggèrent plutôt un problème d’oxygénation de l’eau. Cet événement démontre que bien que les aménagements écologiques artificiels péri-urbain puissent favoriser la biodiversité et sont donc à encourager, ceux-ci restent souvent moins résilients qu’un écosystème naturel, et donc plus sensibles aux perturbations environnementales.

Stéphane Lair, RCSF – Québec

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