Les rats sont un enjeu de santé publique, mais nous ne les surveillons pas comme tel

La santé publique comprend depuis longtemps qu’on ne peut pas gérer ce qu’on ne mesure pas. Avant de prescrire un médicament pour le diabète, un médecin prend d’abord une mesure de référence. Après le traitement, il mesure à nouveau. Cette approche avant-après ne se contente pas de suivre les progrès ; elle révèle si l’intervention elle-même a été efficace.

Les infestations de rats en milieu urbain peuvent également avoir un impact sur la santé publique. Ils peuvent être porteurs d’une gamme d’agents pathogènes zoonotiques et de parasites pouvant infecter les personnes et les animaux de compagnie, notamment la leptospirose, l’hantavirus et le typhus, entre autres. Ils endommagent également les infrastructures, contaminent les réserves alimentaires, et leur présence a un impact mesurable sur la santé mentale des personnes qui vivent à leur contact. Et bien que les villes cherchent à les gérer, mesurer les infestations demeure un véritable défi et freine une intervention efficace.

À l’échelle mondiale, on estime que 500 millions de dollars sont dépensés chaque année pour la lutte antiparasitaire contre les rats. Compte tenu de cet engagement substantiel, il peut être surprenant d’apprendre que cet investissement est rarement accompagné du suivi à long terme nécessaire pour savoir si ces efforts fonctionnent réellement. Ce manque de surveillance rend impossible de savoir si les populations de rats augmentent, diminuent ou restent stables, et si nos investissements ont l’effet escompté.

Pourquoi il faut mesurer les rats, et pourquoi c’est difficile

Comprendre les populations de rats — leur nombre et leur emplacement — aide les villes à allouer les ressources là où elles sont le plus nécessaires, à comparer les stratégies d’intervention, à repérer les foyers d’infestation avant qu’ils ne s’aggravent, et à tenir les programmes responsables de leurs résultats. Mais mesurer les rats est intrinsèquement difficile. Ils sont discrets et hautement adaptables, se déplaçant dans les égouts, les vides sanitaires, les ruelles et d’autres espaces difficiles d’accès pour les humains. Même dans les zones accessibles, la plupart des outils de surveillance exigent encore que les rats viennent à eux, et les rats sont réputés « néophobes », c’est-à-dire qu’ils évitent les nouveaux objets dans leur environnement. Les milieux urbains ajoutent une complexité supplémentaire : infrastructures denses, cachettes abondantes, activité humaine accrue et une abondance de sources de nourriture. Il n’existe aucune méthode unique et universellement reconnue pour mesurer les populations de rats en ville, et chaque outil disponible comporte ses propres limites.

Il existe plusieurs façons de surveiller les rats, mais chaque méthode comporte des compromis

Les villes disposent de nombreuses options pour surveiller les rats, mais aucune n’est parfaite. Les outils passifs à faible coût, comme les tunnels de suivi, les plaques à empreintes et les cartes à mordre, sont abordables et évolutifs, capturant les empreintes ou les traces de morsures sur des surfaces simples afin de déterminer l’activité relative des rats dans une zone. L’inconvénient : la pluie et l’humidité peuvent effacer les traces, dans les zones à forte activité il peut être difficile d’identifier les empreintes, et les cartes à mordre peuvent être déchiquetées au point d’être méconnaissables. Les données issues des plaintes du public, comme les systèmes téléphoniques 311, génèrent de vastes ensembles de données, mais les plaintes sont influencées par un biais de signalement et peuvent se concentrer dans les quartiers civiquement engagés plutôt que là où les rats sont les plus nombreux. Les pièges photographiques constituent peut-être la méthode la plus fiable pour détecter la présence des rats, en particulier à faible densité, mais chaque appareil peut être coûteux et le tri des images est laborieux. La télédétection, par le biais de capteurs de l’Internet des objets (IdO) et de détection infrarouge, permet une surveillance en temps réel avec moins d’effort manuel, bien que des limites subsistent quant au coût et à la précision de détection. La méthode de capture-marquage-recapture est la « référence absolue » pour estimer l’abondance, mais elle demeure trop laborieuse pour une surveillance à grande échelle ou continue.

Pourquoi mesurer les rats profite aux rats et à la faune en général

Une meilleure gestion ne profite pas seulement aux humains. Elle protège l’ensemble de l’écosystème. Une étude menée à Auckland, en Nouvelle-Zélande, a révélé qu’une lutte antiparasitaire plus fréquente contre les rats dans les jardins résidentiels était associée à une plus grande richesse et abondance d’espèces d’oiseaux indigènes et endémiques, et que le taux de survie quotidien des nids d’oiseaux s’améliorait lorsque les taux de détection des rats diminuaient. À l’échelle mondiale, les rats sont liés à l’extinction d’environ 60 espèces de vertébrés insulaires par la prédation des œufs et des jeunes vivants. Bien que la majorité de cette recherche se soit concentrée sur les îles, où les espèces indigènes sont particulièrement vulnérables, ces dynamiques sont probablement également à l’œuvre en milieu urbain. Que ce soit sur les îles ou dans les quartiers urbains, la surveillance et la gestion des rats sont essentielles à la protection de la biodiversité.

La surveillance des rats fait partie des infrastructures de santé publique

Les rats sont des sentinelles de leur environnement. Leur présence reflète les conditions qui favorisent la transmission des maladies : gestion inadéquate des déchets, mauvaise hygiène, logements surpeuplés et pressions liées aux changements climatiques. C’est pourquoi la surveillance est importante. En surveillant les rats, nous obtenons un aperçu des systèmes urbains plus larges qui façonnent la santé humaine et animale. Et comme les communautés disposant de moins de ressources subissent souvent le plus lourd fardeau des infestations de rongeurs, une surveillance systémique devient un outil d’équité, révélant où les interventions sont le plus nécessaires et si elles font une différence. Elle donne aux résidents, aux gestionnaires antiparasitaires et aux équipes de santé publique de meilleures données pour agir et pour tenir les programmes de gestion des rongeurs responsables.

La leçon tirée de la santé publique est claire : mesurer avant et après une intervention. Une ville qui traite la surveillance des rats comme une infrastructure améliorera les résultats de la gestion des rats, protégera la santé humaine et animale, et bâtira la base de données probantes qui fait actuellement défaut à la santé publique urbaine.

Notre recherche actuelle vise à bâtir cette base de données probantes. Nous étudions comment les outils de surveillance basés sur des capteurs et les méthodes indirectes peuvent être optimisés et validés afin de quantifier précisément les infestations de rats en milieu urbain, et comment les villes peuvent utiliser ces mesures pour évaluer si leurs interventions fonctionnent réellement. Puisqu’aucun outil unique ne performe de manière égale partout, nous nous concentrons sur l’identification de la méthode de surveillance la mieux adaptée au contexte local de notre municipalité et pouvant réalistement être déployée à grande échelle. L’objectif est de fournir aux villes les données probantes dont elles ont besoin pour intégrer la surveillance des rats à leur infrastructure de santé publique.

À quoi pourrait ressembler un avenir meilleur

Un avenir meilleur commence par le fait de traiter la surveillance des rats comme les villes traitent déjà d’autres services municipaux courants. Les réseaux de transport en commun suivent le nombre d’usagers. Les écoles surveillent le nombre d’inscriptions. Les services publics d’eau mesurent la qualité de l’eau qu’ils distribuent. La gestion des rats devrait appartenir à la même catégorie : une fonction régulière et continue de l’infrastructure municipale, et non une réponse qui ne se déclenche que lorsque les plaintes s’accumulent. Dans cet avenir, les villes maintiennent des tableaux de bord de données montrant les tendances en temps réel. Les interventions sont déployées en fonction des données probantes, et non uniquement des plaintes. Les objectifs sont adaptés aux priorités locales : moins de rats, moins de préjudices liés aux rats, ou les deux. Et parce que les villes mesurent les rats avant et après leurs interventions, elles peuvent traiter les problèmes avant qu’ils ne s’aggravent. Lorsque la surveillance des rongeurs devient une partie intégrante du rythme opérationnel des services dont les résidents dépendent déjà, les villes peuvent passer d’une gestion réactive à une gestion proactive.

Par Gabriela Guzman

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